19.03.2006
Un mauvais coton....
Mauvais coton
Thierry Brun Article
datant du jeudi 28 avril 2005
Alors que Max Havelaar lance un « coton équitable » avec des partenaires qui développent les OGM, d’autres organisations continuent à développer leurs filières bio et équitables. Sans battage médiatique et sans alliance avec les multinationales. « Pour la première fois au monde, Max Havelaar labellise du coton équitable. » Tombée le 3 mars à Paris, lors d’une conférence de presse avec les partenaires de cette filière, l’annonce a soulevé bien des questions sur la démarche de l’association qui certifie de son logo des produits équitables. Notamment sur le choix des partenaires. Cette filière doit en grande partie son existence à un puissant partenaire du nom de Dagris, un holding agro-industriel français en voie de privatisation, qui affirme son soutien à la culture des organismes génétiquement modifiés. Mais d’abord, Max Havelaar est-il seul à certifier du coton équitable ? Certes non. Helvetas, par exemple, une organisation non gouvernementale suisse de coopération au développement, a lancé en 2004 une certification équitable du coton bio au Mali. Les critères sont fixés par Fairtrade Labelling Organization (FLO), une des organisations internationales chargées de contrôler le respect des critères du commerce équitable, dont Max Havelaar France est membre. En France, les entreprises de vente de vêtements Azimuts-Artisans du Népal et Ideo, présentes dans la Plate-forme pour le commerce équitable (PFCE), garantissent également un coton bio et équitable, non certifié par Max Havelaar et ne passant pas par la grande distribution. Le « bio-équitable » a émergé depuis plusieurs années dans le secteur du textile et du coton, ouvert à une concurrence effrénée par l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Largement dominée par les États-Unis et la Chine, la production de l’or blanc est soumise à un programme drastique de libéralisation dictée par la Banque mondiale. Les effets dévastateurs de ces privatisations ruinent les pays producteurs. Alors que la production du coton s’intensifie, les producteurs d’Asie et d’Afrique de l’Ouest s’appauvrissent. À cela s’ajoute le fait que les subventions que le gouvernement américain octroie à ses producteurs tirent les cours vers le bas. En position de faiblesse, les pays producteurs du Sud subissent l’offensive récente des multinationales en faveur du coton transgénique, au prétexte fallacieux de la lutte contre la pauvreté. Dans ce contexte, le commerce équitable s’efforce de soutenir l’économie locale et d’apporter une contribution sociale. « En entreprise responsable, nous n’aimons pas participer aux aberrations de l’agriculture chimique intensive et à ses conséquences désastreuses sur l’environnement et l’être humain. C’est pourquoi nous développons le plus possible la création de tissus en coton de culture biologique pour nos modèles », explique Valérie Delamerie, gérante d’Azimuts-Artisans du Népal, entreprise qui garantit un coton sans OGM. Un partenariat a ainsi été mis en place avec des producteurs de coton biologique dans la région du Gujarat, dans l’ouest de l’Inde. Quant à Ideo, elle travaille avec « une entreprise pionnière en Inde, car elle n’utilise que le coton biologique », insiste Rachel Liu, gérante et cofondatrice de l’entreprise spécialisée dans la vente de vêtements en coton bio. Distribués par « 140 boutiques équitables », Ideo soutient 400 familles de paysans réunis en coopérative et garantit le respect des critères du commerce équitable. L’entreprise ne veut pas être certifiée par Max Havelaar : « Nous ne voulons pas donner l’impression de travailler avec la grande distribution. Ce n’est pas la voie que nous avons choisie », explique Rachel Liu. L’association Max Havelaar France a pour sa part présenté de nouveaux produits (linge, vêtements, coton hydrophile) en coton garanti équitable (voir Politis n° 843). Pour la période 2004-2005, quelque 3 300 producteurs du Mali, du Sénégal et du Cameroun (Afrique de l’Ouest) ont récolté un coton qui doit répondre aux critères de FLO International. L’association veille à « l’interdiction d’achat de semences OGM », indique Simon Pare, responsable du développement chez Max Havelaar France. Prudence de circonstance, puisque « les États-Unis poussent les producteurs à utiliser des semences génétiquement modifiées afin d’augmenter les rendements », comme le souligne la documentation fournie par l’association. Mais, contrairement à celles d’Azimuts et d’Ideo, la « filière coton équitable » présentée par Max Havelaar n’est pas certifiée bio. Et son principal partenaire, le groupe Dagris, ne semble pas être un promoteur de ce typre d’agriculture. C’est en octobre 2003 que cet industriel du coton signe un accord avec le poids lourd du commerce équitable. Il est lui-même chargé « de mener les actions en amont du projet, notamment auprès des organisations de producteurs de coton et des sociétés cotonnières africaines ». La même année, le nouvel allié de Max Havelaar contracte également un partenariat avec le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad), qui porte sur les cultures génétiquement modifiées. Le Journal de l’Afrique en expansion d’août 2004 relève que, lors de son passage, en juin 2004, à Ouagadougou, au Burkina, Gilles Peltier, PDG du groupe Dagris, « insiste pour que l’introduction des organismes génétiquement modifiés se fasse dans la transparence, au sein d’un cadre interprofessionnel associant les paysans, les États et les firmes internationales ». Et, en février dernier, dans une tribune du Monde (3 février 2005), Gilles Peltier livre ses priorités : « Avec les OGM, réduire la fracture agricole mondiale. » Max Havelaar peut donc craindre une instrumentalisation de son action au profit de l’image d’un groupe qui promeut ouvertement la mise en culture des OGM. Rappelons que Dagris appartient toujours à l’État, et que c’est donc le gouvernement qui veille à ses intérêts. Le même gouvernement qui apporte, via le ministère des Affaires étrangères, 610 000 euros au projet de Max Havelaar. Le coton bio, certifié équitable, devient un enjeu déterminant face au coton transgénique : il s’agit, d’une part, de défendre la souveraineté alimentaire des pays du Sud, alors que les OGM annoncent une nouvelle dépendance, et de préserver la biodiversité d’autre part. « Les variétés OGM viennent d’ailleurs, des multinationales, et les producteurs devront les acheter, alors qu’actuellement ils disposent gratuitement des variétés locales. Les parcelles sont réduites de un à quatre hectares, et proches les unes des autres. Le coton OGM risque de contaminer celui qui ne l’est pas », explique Ibrahim Malloum, président de l’Association cotonnière africaine. Martin Epp, coordinateur de programmes en Afrique de l’Ouest pour l’ONG suisse Helvetas, admet qu’« une certaine concurrence entre "coton équitable" et "coton bio et équitable" n’est pas à nier, ni à craindre, tandis que le coton OGM est considéré comme un danger pour la production bio. Helvetas reste convaincu que l’approche "bio et équitable" est la meilleure solution à long terme, pour le producteur, son sol et le consommateur responsable ». La bataille d’un coton bio soutenu par le commerce équitable ne fait donc que commencer.
http://www.politis.fr/article1372.html
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